« Mon PJ est hétéro.
– Oui, et alors ? »

Discrimination, sexisme, racisme, homophobie, transphobie… des mots qui envahissent l’espace public, et s’invitent dans la plupart des discussions, y compris rôlistes. Que les choses soient claires : bien sûr que tous ces *ismes et ces *phobies sont synonymes d’injustice, d’inégalité, et qu’il faut les combattre. La loi possède déjà un arsenal qui punit les agressions physiques et les paroles incitant à la haine/discrimination. Pour certains, ce n’est pas suffisant, car il faut changer les esprits. Et c’est vrai : les préjugés sont profondément ancrés en nous, souvent de manière inconsciente. Il faut donc faire de la pédagogie pour déconstruire ces préjugés et éviter leur perpétuation. Entièrement d’accord ! Il faut aussi faire attention aux mots qu’on utilise. Mouais… Utiliser un langage inclusif. Hein !? Donner des rôles plus valorisants aux PNJ féminins. Euh pourquoi ? Parce que… Sexiste !!!
(ça marche aussi avec raciste/homophobe/transphobe)

Certains diront que je caricature, que personne ne me force à faire ou dire quoi que ce soit. Oui, mais… moi j’ai quand même l’impression qu’un climat malsain est en train de s’installer progressivement. Même si le mouvement « progressiste » part de bonnes intentions, il s’accompagne à la marge d’une montée de l’intolérance envers toute personne qui exprime une opinion contraire à la leur, voire simplement plus conservatrice. La police de la pensée est aux aguets, prête à asséner ses sermons à quiconque porte « la haine » en lui. Il ne s’agit pas de censure bien sûr, mais d’un discours idéologique diffusé en boucle, et d’une rhétorique bien rodée qui se base essentiellement sur les ressorts suivants :

  • culture de l’offense
  • culpabilisation
  • discours moralisateur
  • victimisation
  • name and shame
  • délation

Merci aux féministes radicales américaines ! D’ailleurs, nous sommes en retard sur les anglo-saxons, mais il faut voir où ils en sont rendus là-bas : le politiquement correct impose une véritable chape de plomb sur les esprits, et au lieu de plus d’égalité, c’est l’opposition entre communautés qui se développe. Et plus grave, la censure est de facto bien à l’œuvre, dans les universités notamment.

Maintenant, j’aimerais illustrer tout ça par des exemples concrets en relation avec le JDR. J’ai pris trois exemples trouvés sur la toile récemment. Les deux premiers concernent des militants LGBT, qui sont dans leur rôle de militants, très bien. Ça reste dans le domaine du raisonnable, et ça illustre assez bien la rhétorique dont je parle plus haut. Cependant, le troisième est plus grave puisqu’il s’agit selon moi d’une forme d’auto-censure : je parle de l’affaire du podcast annulé de La Cellule sur le jeu « The Quiet Year ».

La tyrannie du genre

Extrait du podcast : Les règles d’univers ou le gameplay caché, le paradigme du personnage (podcast assez intéressant par ailleurs)

Donc en début de podcast, on demande à l’intervenant de se présenter, ce qu’il fait en précisant comment il a commencé le JDR, les jeux qu’il pratique, etc., enfin des trucs qui permettent à l’auditeur de le situer dans le contexte JDR. Normal. Et tout à coup, la question fondamentale est posée :

[extrait]

Il y a plusieurs points qui posent problème dans cette courte séquence. Il faut l’analyser en détail pour comprendre qu’on fait passer pour anodine et banale une question qui en fait ne va pas du tout de soi :

  1. Il n’est pertinent de demander quel pronom utiliser que lorsque le genre ne correspond pas au sexe de naissance, c’est à dire quand la personne est transgenre. Or, les transgenres représentent moins de 0.1% de la population. Le bon sens voudrait donc que l’on présuppose que la personne est cisgenre, et si ce n’est pas le cas (1 fois sur 1000), on rectifie le tir entre adultes bienveillants.
  2. De plus, si la personne est transgenre et souhaite le garder pour elle, en lui posant une telle question (en public, en direct), on la met dans une situation inconfortable qui l’oblige à mentir. La réponse appropriée dans ce cas serait : «Qu’est-ce que ça peut te foutre ?» Oui mais alors, comment fait-on référence à la personne ? Réponse en 1.
  3. Pour quelle raison mystérieuse, comme le suppose le podcasteur, les auditeurs et auditrices voudraient-ils savoir comment l’intervenant se genre, alors qu’en l’occurrence ça n’a aucune pertinence par rapport au sujet du podcast ? Selon moi aucune : les auditeurs veulent juste écouter ce qu’il a à dire et se foutent de son genre.
  4. Y’a pas que le genre dans la vie ! Le genre n’est qu’une facette de notre identité, l’identité repose également sur nos expériences, notre culture, notre éducation, nos croyances, nos convictions politiques, philosophiques, nos goûts, notre tempérament, etc.

D’ailleurs, j’aime bien la réponse de l’intervenant (peut-être un peu surpris de la question) :

Bah ça va être Stéphane, tout simplement.

Remarquez que l’autre n’est pas satisfait de cette réponse, et il insiste (un peu lourdement) pour qu’il se genre. Ne pas offenser les trans donne le droit de ne pas respecter les cis ? 🙂

On s’en fout

Extrait du podcast : Trans, Jeu de rôle et Queervention (podcast assez intéressant par ailleurs)

[extrait]

Un cas similaire, sauf qu’il s’agit d’orientation sexuelle. Donc il nous explique pourquoi il a écrit droitier-hétérosexuel sur sa feuille de perso. Enfin, il nous explique bien pourquoi il a écrit droitier, mais hétérosexuel c’est déjà moins clair (par contre on comprend bien que ce gros nul de MJ n’a rien capté aux problématiques LGBTQ+). En écoutant attentivement, on comprend qu’il a écrit hétérosexuel parce qu’il voulait jouer un hétérosexuel. Jusqu’ici j’arrive à suivre !  😀 Ensuite il développe sa « pensée » : il a écrit hétérosexuel parce que c’est important, aussi important que droitier, apparemment. Ensuite il nous explique pourquoi droitier c’est important, dans le jeu effectivement ça peut avoir son importance par rapport aux combats. Moi j’aurais bien aimé qu’il me donne une explication similaire pour hétérosexuel. Dans certains scénarios, mouais ça pourrait jouer un rôle, comme n’importe quel élément de background en fait. Mais pourquoi c’est important ?

En fait on comprend ce qu’il veut dire, mais il n’arrive pas à le justifier clairement. Et c’est normal, puisque c’est de la rhétorique. Il y a la rhétorique de l’êthos, du pathos, et du logos. Ici on est dans la rhétorique du pathos, c’est à dire à dire la rhétorique des sentiments et des émotions, mais il n’y a aucune articulation logique. Attention, je ne remets pas en cause sa sincérité, il le fait certainement en toute bonne foi, c’est juste pour faire le parallèle avec la rhétorique féministe radicale dont je parlais plus haut. C’est le même principe rhétorique, sauf que lui n’est pas radical, il est juste un peu centré sur sa petite personne !

Si vous n’adhérez pas à cette rhétorique, on va commencer à vous parler de discriminations, d’agressions physiques subies par les homos, etc. Oui ça existe, mais ce sont des arguments de type « pathos » (plus victimisation et culpabilisation, voir la liste plus haut). En vérité, pour se faire une opinion objective, il faut sortir du pathos et regarder les faits, c’est à dire les statistiques, et comparer les chiffres. Je vous encourage à le faire. Vous comprendrez ainsi à quel point la sur-médiatisation de certaines affaires influence notre jugement. Et non, ce n’est pas homophobe d’écrire ça.

Donc au final oui, écrire hétérosexuel c’était important, important pour lui. Mais le MJ, lui, il s’en fout complètement, c’est pour ça qu’il lui demande pourquoi il a écrit ça. C’est un peu comme écrire droitier-omnivore, on s’en fiche un peu. Être végétarien est important pour toi ? Très bien, écris-le dans ton background et arrête de montrer ta feuille de perso à tout le monde ! Encore une fois, il n’y a pas que l’orientation sexuelle dans la vie, nous nous définissons aussi par [Ctrl-V] nos expériences, notre culture, notre éducation, nos croyances, nos convictions politiques, philosophiques, nos goûts, notre tempérament, etc.

Je dirais même que l’orientation sexuelle est la dernière chose qui m’intéresse quand je fais connaissance avec quelqu’un. Je m’intéresse d’abord à ses idées, sa personnalité. Ce qu’il fait de ses organes génitaux, je m’en fous ! (sauf si c’est une jolie célibataire 😀 )

Auto-censure et Absolution

Si vous n’êtes pas au courant de l’histoire, aller d’abord voir par ici.

Là on est dans un cas plus problématique que les deux précédents (qui relèvent du militantisme et participent à la pédagogie dirons-nous). Cependant, je pense que ce qui s’est passé a été rendu possible par l’imprégnation des esprits opérée en amont par des militants plus radicaux.

Je présente ici quelques captures d’écran Facebook, puisque c’est là que les moralisateurs professionnels ont pu exercer leur grand art. Il y en a un en particulier qui est pas mal dans son genre. Regardez à quel point il utilise la mauvaise foi et la culpabilisation pour torturer le pauvre Romaric, qui a commis cette erreur de façon involontaire. Regardez comment, sûr de sa supériorité morale, il en profite pour le contraindre à s’auto-flageller. C’est affligeant !

Il faut quand même rappeler quelques choses toutes simples concernant le mégenrage :

  • Si c’est fait de manière volontaire oui, c’est une forme de harcèlement psychologique.
  • Si c’est involontaire, c’est plus ou moins gênant pour la personne transgenre (certains ne s’en émeuvent pas plus que ça), mais en aucun cas ce n’est une faute.
  • Y’a pas que le genre dans la vie, y’a aussi [Ctrl-V] nos expériences, notre culture, notre éducation, nos croyances, nos convictions politiques, philosophiques, nos goûts, notre tempérament, etc.

Je pense qu’il aurait été possible de demander à l’auteure si cela lui posait problème, et s’il était possible de publier le podcast avec un correctif en introduction par exemple. Ou dans le cas contraire, évidement de retirer le podcast. Mais là, le podcast a été supprimé simplement à cause de la pression d’une minorité, sans même avoir demandé à la personne concernée ce qu’elle en pensait ! D’ailleurs, il semblerait que ça ne la dérange pas plus que ça, puisqu’elle laisse elle-même en accès des pdfs avec son deadname :

Donc là, on voit bien qu’on est plus du tout dans quelque chose de rationnel, ni même dans le pathos. On est dans la dictature de la pensée, le sectarisme et disons-le, la connerie la plus complète. Et on a les capos, les petits flics de la pensée (dont Nicolas Roussel est le triste archétype), qui viennent vous faire la morale (et indirectement s’ériger en modèles de vertu). Autant je n’ai rien contre les militants gauchistes et LGBT (même si je suis souvent en désaccord avec eux), autant ce type de personne me débecte profondément.

Je pense donc que les craintes que j’aborde en début d’article ne sont ni infondées, ni exagérées. Pas de censure, non… mais pas de podcast non plus ! On me rétorquera que La Cellule a retiré le podcast par conviction personnelle, oui c’est aussi possible. Mais comment en être certain ? Qu’en savent-ils eux-mêmes, puisque l’auto-censure fonctionne à la fois aux niveaux conscients et inconscients ?

Quoi qu’il en soit, le sujet du podcast suivant était : « Trans, Jeu de rôle et Queervention« . Hasard ? Ou désir inconscient d’absolution ? 🙂

2 commentaires à propos de “« Mon PJ est hétéro.
– Oui, et alors ? »

  1. Intéressant.
    Dieu merci, je n’ai jamais rencontré de tels « incidents » dans les parties où j’ai pu jouer.
    D’ailleurs, j’aurais tendance à penser que le jdr reste globalement assez préservé de ce militantisme invasif (au sens large, qu’il soit politique, social…). En effet, le jdr, cela reste avant tout un espace de jeu, pas une scène politique ou syndicale, et les gens y vont pour s’amuser. Deuxièmement, le but du jdr est bien de jouer un rôle entre amis, un peu comme au théâtre, donc tout reste possible en termes de RP. Et si un joueur veut interpréter un ogre hermaphrodite, qu’il le fasse tant que c’est marrant pour les autres et que cela ne devienne pas le coeur du scénario.

    De toute facon, si un jour, j’étais confronté à des « débats » de ce type, je fuirais le club sans plus attendre ! Je fais du jdr pour m’amuser et me vider le cerveau après le travail. Je garde la politique pour d’autres endroits.

    Après, dans l’optique de bien s’amuser, il est intéressant, bien entendu, de sortir de l’ordinaire dans le choix de son PJ et dans le RP que l’on va adopter. Je connais peu de personnes qui souhaitent interpréter un employé de bureau timide et sans envergure, avec une vie rythmée par le café du matin, les transports en commun, un métier sans saveur, les transports en commun, et enfin, après un dîner sans goût, le visionnage de « Louis la brocante » afin de conclure en beauté une journée palpitante. Le but du jdr, c’est bien de jouer un PJ qui sorte de l’ordinaire (en « bien » ou en « mal »). On a tous rencontré dans un club la jeune fille timide qui va interpréter un barbare sanguinaire misogyne !
    Tant qu’on rigole, c’est génial. Quand le militantisme politique arrive à table, je m’en vais.

    • J’ai à peu près la même expérience que toi : en pratique, autour des tables, on rencontre assez peu ce militantisme. C’est plutôt au niveau des réseaux sociaux ou de certains blogs/podcasts qu’il se développe. En soi, ça ne me dérange pas plus que ça, mais comme je le montre dans l’article il peut y avoir des dérives. Je trouve assez bizarre que personne ne réagisse plus que cela à cette tendance… je dois être un vieux con !

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