L’important, c’est d’avoir passé un bon moment… Non !

– Alors, comment s’est passé votre partie ?
– Ouais c’était sympa… on s’est bien marré !
– Ah ouais ? Mais c’était pas du Cthulhu !?
– Si, mais Frédo incarnait un prestidigitateur qu’il a joué en mode Garcimore !
– Accent Garcimore toute la soirée ?
– Ouais, et blagues Garcimore aussi !
– Garcimore, ça peut vite devenir très lourd !
– Ah, tu connais Frédo… En fait, ça lui a servi pendant la partie !
– Comment ça ?
– Il a sauvé sa peau en détournant l’attention d’un Profond avec un lapin sorti de son chapeau ! [rire idiot]
– Mouais, pas très réaliste…
– Nan mais bon, l’idée était pas mal, on était tous morts de rire !
– Ah ouais… [sourire forcé]
– Et Bastien jouait un clown qui…
[…
quelques « lol » et « mdr » plus tard
…]
– Ah ouais… Ça a pas gâché ton final du coup ?
– Un peu mais bon, il était pompette : il s’était fixé comme règle de finir son verre à chaque jet raté !
– Je vois… [haussement de sourcils]
– Nan mais on jouait en mode détendu tu vois, genre pas prise de tête. Et puis, l’important, c’est d’avoir passé un bon moment !

Non ! 😡

Il faut arrêter avec cette phrase idiote !

Est-ce que « passer un bon moment » est le gage d’une partie réussie ? Que signifie passer un bon moment ? Peut-on passer un bon moment en jouant « sérieux » ? Oui vous avez deviné : cela dépend évidemment des groupes, des jeux, tout ça. Un petit Watsburg entre potes s’accommodera d’une ambiance détendue, rigolarde, quelques bières, voire quelques rots. On est dans le ton. On pourra faire une bonne partie tout en déconnant. Le med-fan avec ses tavernes paillardes et ses personnages stéréotypés tels le nain grognon ou le voleur sournois, est généralement propice à ce type d’ambiance. Mais… à l’Appel de Cthulhu, c’est différent 🙂 . En tout cas c’est de l’Appel (et des jeux d’ambiance) dont je veux parler ici.

Social comment ?

Bon, je sais bien que le JDR est une activité sociale, mais si c’est pour socialiser, autant faire une soirée resto, cinéma, bar, ou autre, plutôt que de ruiner l’ambiance d’une bonne partie de JDR. Ou alors, il faut clairement séparer l’aspect social (avant / après la partie) de la partie elle-même. Pour le dire autrement : si j’alloue 4h de mon temps pour une soirée JDR, c’est pour faire 4h de JDR, pas autre chose ! C’est un peu comme quand on fait un sport : on discute dans les vestiaires ou sous la douche, mais pendant l’entraînement on s’entraîne ! En fait, tout cela repose en grande partie sur le casting des joueurs. Si je veux faire une partie « sérieuse », j’essaye d’éviter les profils de joueurs suivants :

  • l’immature, généralement jeune, qui veut tout le temps faire son malin
  • le geek qui ne peut pas s’empêcher d’étaler sa culture de l’imaginaire
  • le nerd pour qui le JDR est la seule activité sociale possible

Je ne joue pas pour me mettre en valeur ou me faire des amis : je suis là pour vivre une aventure, quelque chose de palpitant, je veux m’immerger dans un univers, une ambiance. Je veux faire diversion pour que mes complices s’introduisent dans l’arrière-salle, je veux séduire la contesse pour accéder à la collection privée de son mari, je veux explorer ce dédale souterrain pour découvrir ce qui s’y cache, je veux faire face au grand Cthulhu au risque de perdre la raison et permettre à mes compagnons de s’enfuir ! Comment peut-on sérieusement s’immerger si Frédo fait son Garcimore toutes les cinq minutes ?

Trouver l’équilibre

Bien sûr, il n’est pas question de censurer toute interaction sociale qui n’est pas en rapport avec le jeu. Blagues et digressions sont possibles, c’est un jeu de société (?) après tout. Mais il y a selon moi une limite au-delà de laquelle la magie du JDR n’opère plus. Ce que certains joueurs (ou MJ) ne comprennent pas, c’est qu’il y a des moments appropriés pour le faire. En gros, n’importe quand mais

  • pas pendant les scènes de tension dramatique / horrifique
  • pas pendant les dialogues forts / importants
  • pas pendant le grand final
  • pas trop souvent  🙂

Mon approche en tant que MJ pour éviter les blagues inopportunes consiste simplement à

  • les ignorer purement et simplement, en continuant l’action en cours
  • ignorer + mettre le PJ du plaisantin face à une situation qui impose une décision immédiate
  • dire au plaisantin : « Tu dis vraiment ça ? », ou mieux : faire comme si les mots avaient été prononcés par son PJ

Je sais c’est un peu sournois, mais sans ce type de contre-mesures, un seul joueur peut gâcher la partie de tous, qui n’ont pas envie de jouer de cette façon, et qui n’osent pas lui dire par politesse ou par timidité. Et puis, il y a aussi le respect du MJ qui s’est cassé le cul à préparer un putain de scénario meeeeerdeuu ! 😡 Sinon, il y a aussi la méthode un peu plus adulte qui consiste à mettre les choses au clair avant de commencer la partie, mais ça me gêne toujours un peu d’avoir à expliquer ce genre de choses aux joueurs…

Le Frisson Rôliste

Donc pour « passer un bon moment », il faut déjà que tout le monde soit d’accord sur ce qu’on entend par là. Ensuite, si l’objectif est de « faire une bonne partie », cela ne veut pas forcément dire passer un bon moment : un bon film peut être tragique, déprimant, ou terrifiant. On l’appréciera pour sa qualité cinématographique, scénaristique, sans forcément avoir passé un bon moment au sens « convivial » du terme. Et il en va selon moi de même pour une soirée JDR : je veux de l’immersion, du drama, du frisson ! Pas forcement tout du long, mais au moins quelques moments forts. Je dirais même que quand je suis MJ et que les joueurs me disent juste avoir « passé un bon moment », quelque part, je ne suis pas satisfait et je me remets en question (même si je sais que la qualité de la partie dépend aussi dans une large mesure des joueurs).

Quand quelqu’un me dit « avoir passé un bon moment » après un Cthulhu où tout le monde était mort de rire, je me dis que nous n’avons pas du tout les mêmes attentes. Il est ce que j’appellerais un « casual rôliste », c’est-à-dire qu’il fait du JDR comme d’autres jouent à la belote. Ou pire : peut-être n’a-t-il jamais connu le frisson rôliste, ce moment magique qui survient parfois à la table lorsque les étoiles sont propices, à l’issue duquel l’esprit des PJ réintègre le corps des joueurs, et que tout le monde se regarde, l’œil brillant, en se disant : « Putain on était à fond dedans ! ».

Alors, je souris et je me dis que oui, on a passé un bon moment. 🙂

3 commentaires à propos de “L’important, c’est d’avoir passé un bon moment… Non !

  1. Bonjour,
    Tout à fait d’accord avec l’article : à chaque partie ses attendus propres en termes d’ambiance. On ne jouera pas à Bitume comme on joue à l’AdC (même si… même si…).
    En tant que joueur, j’avoue que je me mords souvent la langue pour ne pas sortir ma petite blague, car je sais que cela casserait un peu l’ambiance dans les moments tendus (et on a toujours une petite blague qui vient à l’esprit quand on joue !)
    En tant que MJ, j’ai moins de scrupules que toi à bien « briefer » les joueurs sur le type de scénario auquel ils vont jouer, mais avant la partie, afin de ne pas créer de frustration (rien de plus triste qu’un joueur qui ne trouve pas ce qu’il est venu chercher dans une partie).
    Cordialement.

    • Merci de ton commentaire 🙂

      Je vois… par « avant la partie », tu veux dire pas « juste avant », mais en amont, au moment où tu « recrutes » tes joueurs. Effectivement c’est une bonne idée, ça permet d’éviter toute frustration inutile, des deux côtés 🙂

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