Simplifier sa préparation avec la sécurité émotionnelle

Intégrer la sécurité émotionnelle dans votre préparation peut vous permettre de gagner un temps incroyable. Ooh j’entends déjà ceux qui disent que ça ne sert à rien, que c’est pour les tafioles, qu’on peut bien s’arranger entre adultes raisonnables et consentants. À ceux-là je répondrai : prenez garde, vous n’êtes pas à l’abri d’une réaction psychologique incontrôlée d’un joueu[r/se] en pleine partie, qui pourra vous conduire tout droit aux urgences psychiatriques et foutre en l’air votre soirée JDR !

Non je ne plaisante pas. C’est vrai que ça peut paraître bizarre aux moins jeunes d’entre nous, car nous avons grandi à une époque différente. De nos jours, les gens sont plus sensibles : confrontés à certains mots, à certaines thématiques, ils peuvent se sentir gênés, malaisés (mis mal-à-l’aise), dérangés, blessés, voir carrément offensés ! Et c’est très douloureux pour eux, parce qu’ils sont très sensibles. Il faut donc faire preuve de bienveillance envers eux, afin que leur petite personne ne soit pas traumatisée à vie par une parole blessante. C’est ce qu’on appelle la « snowflake generation ».

Avant de vous expliquer comment j’intègre la sécurité émotionnelle dans ma préparation, je vais brosser un rapide tableau du scénar que je compte faire jouer, car il comporte quelques éléments potentiellement malaisants :

  1. les PJ enquêtent sur la mystérieuse disparition d’enfants
  2. une fausse piste : un pervers récemment sorti de prison
  3. les parents du petit Luke sont impliqués dans le culte
  4. la mère de Luke jouera de ses charmes sur un des PJ pour l’attirer dans un piège
  5. le révérend Brown, un noir américain est aussi impliqué
  6. La petite Judith, une orpheline, s’échappe et raconte son histoire
  7. Son corps est recouvert de pustules : elle se transforme progressivement en profond !
  8. Finalement, c’est le vieux Henry, fou à lier, qui permettra de localiser les enfants grâce à certains détails de ses visions hallucinées 🙂

Voilà la trame générale. Il y a quelques points qu’il va falloir sécuriser émotionnellement, afin que personne ne se sente mal-à-l’aise autour de la table. Oui je sais, l’AdC est un jeu d’horreur, mais bon, faut pas déconner avec ce genre de trucs. Par exemple, Léonie à perdu sa maman quand elle était jeune, on va donc dire que Judith n’est PAS orpheline. Après, je ne connais pas l’enfance de tout le monde, donc par sécurité, on dira que quand les PJ retrouveront les enfants, ces derniers seront sains et saufs, et qu’ils n’auront subi aucun mauvais traitement. Ça va complètement ruiner l’ambiance glauque que je voulais instiller, mais au moins, pas de risque de raviver de mauvais souvenirs. Après ce qui me gêne c’est que le seul PNJ noir est un méchant, ce qui risque de mettre Dieudonné (qui est noir) mal à l’aise. On va donc mettre un révérend blanc, c’est plus safe… mais niveau inclusivité c’est pas top ! Ensuite, cette histoire de maladie et de pustules c’est tendu sachant que le grand-père de Thomas se bat actuellement contre un cancer. Il faudrait quelque chose de moins évocateur. Il faudra aussi faire attention avec la mère de Luke, qu’elle ne drague pas le PJ d’André (un nouveau joueur dont on soupçonne qu’il soit gay), ça pourrait être malaisant pour lui (même s’il ne s’agit que d’un rôle). Et puis aussi… Léonie a dit l’autre jour que les mecs bourrés sont « des porcs ». Dans le doute, je vais enlever le PNJ pervers. Et puis comme André m’a dit qu’il prenait des « décontractants », je vais zapper la scène où le vieux Henry part dans un délire psychotique. Dommage, je la sentais bien cette scène ! Oui je sais, la folie est un thème important de l’AdC, mais mieux vaut être prudent.

Très bien. Voilà donc mon scénario émotionnellement sécurisé :

  1. les PJ enquêtent sur la disparition d’enfants (en fait les enfants se sont cachés dans une cabane dans les bois)
  2. une fausse piste : quelqu’un les a vu se diriger vers la piscine
  3. les parents du petit Luke sont introuvables (en fait ils sont avec les enfants à la cabane)
  4. la mère de Luke jouera de ses charmes sur le PJ de Thomas, mais juste un flirt, pas de contact physique
  5. le révérend White est impliqué dans la construction de la cabane
  6. La petite Judith, s’ennuie à la cabane et retourne chez elle
  7. Son corps est recouvert d’égratignures (elle a couru dans la forêt)
  8. Finalement, le vieux Henry, qui promenait son chien en forêt, a entendu des cris d’enfants venant d’un arbre. Il en parle aux PJ.

Et voilà, mon scénario est émo-sécurisé ! Franchement, je préfère cette solution à la « X-card », parce que quand quelqu’un joue sa X-card, je trouve ça malaisant (la personne n’a pas à se justifier, donc je t’explique pas le gros malaise non-dit qui plane au-dessus de la table). Pas grave, ça n’arrive jamais puisqu’en fait la X-card est là pour ne PAS être utilisée. En fait, elle est là juste pour rassurer les joueurs. 😯

Bon très bien, mais vous allez me dire : comment faire pour que mon scénar ne devienne pas tout pourri ? Et si j’ai envie de provoquer mes joueurs, de les pousser dans leurs retranchements émotionnels, de jouer avec leurs peurs, de les mettre mal-à-l’aise ? Comme quand on va voir un film en fait : on ne sait pas, peut-être qu’on va ressentir des émotions non désirées, et souvent d’ailleurs, un film qui met mal-à-l’aise est un bon film. Oui mais là, contrairement à un film, on a la possibilité de s’arranger et de faire quelque chose qui ne heurtasse personne. Le risque à force de trop arrondir les angles, c’est de tomber dans la platitude émotionnelle. Gardons à l’esprit que les émotions fortes (positives ou négatives) sont les ingrédients majeurs d’une partie intense, dont on se souviendra longtemps ! 🙂

Et puis, tout le monde n’est pas malaisé par les mêmes choses. Dans les exemples que j’ai pu lire ici et là, on dirait que buter des cultistes de sang froid ou brûler un village goblin ne fasse pas partie des thématiques qui posent problème aux chantres de la sécurité émotionnelle. Non, ce qui les concerne, c’est plutôt ce qui peut mettre mal-à-l’aise les minorités (femmes, étrangers, non-binaires) ou ce qui touche à l’intime (rappelez-vous, le snowflake est très auto-centré !). Chacun son truc !

Non franchement, les animaux sociaux que nous sommes savent comment ménager les sensibilités au sein d’un groupe. La nature nous a programmés pour ça ! Mais il y a quand même des gens qui viennent vous expliquer comment il faut faire, parce qu’ils savent, eux, ce qui est bien. Nous, on est des abrutis inconscients qui blessent les autres par manque d’écoute et de bienveillance. Ils faut écouter ces gens qui ont une conscience morale supérieure, afin de corriger nos pratiques de rustres. Vous remarquerez d’ailleurs que ces gens sont les mêmes qui vous rebattent les oreilles avec l’inclusivité, le véganisme ou l’anti-*isme (que des trucs biens). Ce sont les apôtres de ce que Nietzsche appelait la morale des faibles.

Mais revenons à l’idée centrale de cet article : en quoi intégrer la sécurité émotionnelle simplifie-t-il la préparation de partie ? C’est très simple : pour ne pas se retrouver avec un scénario de merde ou une carte X qui met tout le monde mal-à-l’aise, laisse tomber ton scénar et propose directement aux joueurs un bon vieux film (pas malaisant : un film de super-héro), comme ça pas besoin de préparation, et tu passes une soirée émotionnellement sécurisée sans te prendre la tête !

2 commentaires à propos de “Simplifier sa préparation avec la sécurité émotionnelle

  1. Excellent !
    Je ne te cache pas qu’à la lecture des premières lignes de l’article, c’était la douche froide : « ah non, pas lui…quand même…lui aussi baisse les bras… »
    Et puis, tout de même, les indices s’accumulent, petit à petit, phrase après phrase : « non, il en fait un peu trop… et puis, il ne nous a pas habitué à ce ton de la défaite… ». Avec un peu de chance, tout ceci n’est qu’une mise en scène narrative qui nous cache un renversement de situation, technique dont justement les MJ sont si friands quand ils conçoivent un scénario.
    Et puis, enfin, le soulagement. Non, décidément, le pitch du scénario est parfaitement ridicule, je suis soulagé, tout ceci est bien du deuxième degré !
    Ouf… tu m’as quand même fait peur quelques instants…attention aux émotions trop violentes, j’ai failli poser ma carte X…

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